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DEFENSE & SECURITE

Espagne, programmes militaires et base industrielle de défense en 2019

Victanis Advisory Services GmbH
2019-04-06
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Des forces impactées par la crise de 2008

La crise des « subprimes » qui heurta l’Espagne de plein fouet en 2008 et 2009 amena les gouvernements espagnols successifs à réduire considérablement le budget de la défense nationale. En 2017, ce budget était de 10,4 milliards d’euros, soit l’équivalent de 0,86% du PIB.

Dans le même temps, l’engagement des forces ibériques est, à l’échelle des armées royales, important. Elles interviennent, comme leurs consœurs françaises, sur des théâtres extérieurs amenant le Ministère de la Défense espagnol à consacrer, en 2017, près de 835 millions d’Euros au financement de 17 opérations extérieures.

Les forces espagnoles sont engagées au Liban au sein de la FINUL, en Irak, au Mali, en Centrafrique, en Bosnie, en Méditerranée, dans les pays baltes, en Afghanistan et en Turquie, où elles ont déployé des batteries de défense aérienne Patriot. Enfin, l’Espagne soutient les opérations françaises au Sahel avec des détachements aériens au Sénégal et au Gabon. En 2018, le financement de ces opérations a atteint 1,1 milliard d’euros pour 2.700 militaires espagnols déployés globalement.

A cet engagement conséquent au vu des moyens espagnols, il est nécessaire d’y ajouter également la modernisation des plateformes navales et aériennes. Celles-ci sont en effet des éléments clés de la défense espagnole, qui a été négligé ces dernières années. Consciente de ces impératifs de modernisation, la marine souhaite le remplacement des frégates Santa María (copie sous licence des Oliver Hazard Perry américaines) par des frégates F-110, la mise en service des sous-marins S-80 et préparer le remplacement des EAV-8B Harrier II pour l’Armada.

L’armée de l’air a quant à elle fait connaitre de longue date son souhait de remplacer ses Hornet. C’est donc d’un contexte militaire tendu dont hérite le gouvernement Sanchez en arrivant au pouvoir en juin 2018.

Quels budgets pour quels programmes ?

En février 2018, devant le comité de défense des Cortes puis en « prime time » sur la principale chaine nationale la ministre de la défense du gouvernement Rajoy, María Dolores de Cospeda, avait annoncé une hausse spectaculaire du budget de défense et un nombre de programmes d’équipement corolaires important.

Étaient alors évoqués pour l’armée de terre 348 nouveaux véhicules d’infanterie blindée Piranha 5, conçus pour le combat rapproché, 5 frégates F-110, quatre sous-marins S-80, trois avions de transport et de ravitaillement en vol (MRTT), 23 hélicoptères NH-90, un système de drone Reaper (UAV). En outre, l’armée espagnole devrait acquérir un nouveau système de Commandement et de Contrôle, procéder à la réfection de plusieurs de ses casernes et à la modernisation de 17 hélicoptères Chinook.

A tout cela s’ajoutait le remplacement des 75 F-18, épine dorsale de l’armée de l’air.

Ces investissements permettaient à l’Espagne de se rapprocher de son engagement auprès des membres de l’OTAN en consacrant 1.53% de PIB à terme aux armées espagnoles (face à l’objectif de de consacrer 2% de son PIB à ses outils de défense pris lors du sommet de l’OTAN de Newport).

Ce budget 2018, alors bloqué par l’opposition aujourd’hui au pouvoir et n’ayant jamais été voté, c’est celui de 2017 qui fut prolongé jusqu’en Juin de l’année dernière.

Alors que l’Espagne est devenue, il y a quelques semaines, le troisième pays à participer au programme SCAF, revenons sur les annonces faites en Novembre dernier, par le secrétaire d'État à la Défense, Ángel Olivares, le numéro deux du Ministère de la défense espagnol. Annonces qui furent amendées en février 2019 à la hausse, fait suffisamment rare pour être noté.

En Novembre, le nouveau gouvernement a donné le feu vert à un investissement de 5 milliards d'euros dans des programmes d’équipement relevant du "nouveau cycle d'investissement" voulu par María Margarita Robles Fernández, actuelle ministre de la Défense.

Plus précisément, le numéro deux du ministère de la Défense a mentionné, plusieurs « besoins urgents ». Parmi ceux-là on retrouve une partie des annonces de Février 2018. A savoir :

  • La deuxième phase du programme NH-90 destiné à la marine espagnole et à l'armée de l'air (1,4 milliard d’euros) ;
  • La modernisation des 17 hélicoptères Chinook de l'armée de terre (un peu plus d’un milliard d'euros) ;
  • L’augmentation du budget de construction et d’armement des quatre sous-marins S-80 construits par Navantia (1.5 I 1.8 milliard d'euros) ; beaucoup plus couteux que prévus ;
  • Et le lancement de deux nouveaux satellites de communication car il est urgent de renouveler les satellites Spainsat et Xtar-Eur, indispensables aux communications des forces armées, des ambassades ou du National Intelligence Center (CNI). Les nouveaux satellites appartiendront à la société Hisdesat (dont le Ministère de la défense détient 30%).

Cette annonce précédait de peu le sommet des chefs d'État et de gouvernement de l'OTAN à Bruxelles, dont le thème principal était l'investissement dans la défense et son augmentation à 2% du produit intérieur brut. Ce plan permettant à l'Espagne d’annoncer un programme d’investissement portant son effort de défense a 0,93% de sa richesse nationale, faisant du pays l’avant dernier de la classe européenne devant la Belgique.

C’est un effort notable pour un gouvernement socialiste espagnol, mais qui ne couvre pas l’intégralité des besoins des forces armées, qui ont alerté sur de possibles déficits capacitaires à venir malgré cet effort. On peut y ajouter également des pertes de compétences industrielles notamment navales si certains programmes n’étaient pas lancés. Sont également concernés le programme du véhicule 8X8 (1,5 milliard) ou la modernisation de l'Eurofighter. Une autre acquisition prévue et jugée indispensable pour les forces aériennes est celle des trois avions-citerne Airbus MRTT.

Deux programmes sont particulièrement importants pour le maintien des capacités des armées espagnoles :

  • Le programme F110 qui consiste en la construction et l’armement par Navantia de 5 frégates multi-missions
  • Le véhicule de combat 8x8, autrement dit l’achat de 348 Piranha 5 du consortium formé par General Dynamics European Land Systems-Santa Bárbara Sistemas (GDEL-SBS), Indra Sistemas and SAPA Placencia companies.

De nombreux acteurs ont averti que leur « mise en pause » pourrait être une "erreur stratégique" car au-delà de la nécessaire modernisation des forces armées, ils sont aussi des vecteurs importants de création d'emplois et de maintien de compétences industrielles chez Navantia, Santa Bárbara Sistemas, Indra ou Sapa qui sont impliquées dans ces deux projets.

À cet égard, la ministre de la Défense, Margarita Robles, a déclaré dans une prise de parole publique en Février que « ces investissements doivent être considérées dans leur contexte global. Non seulement par leur impact sur les armées mais aussi dans la création d'emplois dans des régions telles que Carthagène et le sud de l’Espagne durement frappées par la crise ces 10 dernières années ».

Usant de cet argument, le ministère espagnol de la Défense a confirmé que cinq nouveaux bâtiments allaient être construits par Navantia, pour un montant de 4 milliards d'euros.

Le premier de ces cinq navires devrait être livré d'ici 2025, tandis que le dernier devrait être livré en 2030/2031. La nouvelle classe de navires devrait remplacer les six frégates de classe Santa Maria (F-80) commandées par la marine espagnole entre 1986 et 1994.

En tant que vaisseau multifonctions, le F-110 pourrait être équipé de 16 cellules VLS Mk 41 pour les SM-2 et des missiles sol-air ESSM, de 2 missiles antinavires Harpoon, de 2 lance-torpilles, de 2 canons de 30 mm et d'un canon de 127 mm pouce pour artillerie.

Les capteurs comprendront le nouveau mât intégré (combinant un radar de contrôle de tir, un radar de recherche principal, des dispositifs de communication et des capteurs EW), un réseau remorqué et un sonar de coque. Un "espace multi-missions" permettra de transporter et de déployer des véhicules non habités (AUV, USV, UUV), des conteneurs et des RHIB. Le F-110 devrait atteindre 30 nœuds grâce à un système de propulsion hybride.

On notera que ces bâtiments multifonctions seront un dérivé de la classe F100 « Alvaro de Bazan » et qu’ils doteront l’Armada d’une capacité multi missions lui faisant actuellement défaut.

Quelques jours plus tard la Ministre de la Défense annonçait que 2.1 milliards euros seraient consacrés à construire les 348 VCR 8×8 afin de remplacer les désuets BMR-600 6x6, véhicules anciens dont l’armure trop légère ne répond plus aux impératifs de protection dans un combat moderne. Là aussi, l’argument décisif fut la création d’emplois en Espagne.

Malgré ces annonces, encourageantes, il est très clair que, comme le déclara Robles durant le sommet de l'OTAN à Bruxelles, « l’Espagne ne pourra pas atteindre 2% de PIB consacrés à sa défense. »

Quelles retombées industrielles ?

La modernisation des 17 Chinook pour un montant d’un peu moins d’un milliard d’euros portera les appareils de leurs versions «D» à «F». Les travaux seront effectués dans l'usine Boeing de Philadelphie. Il n’y a donc aucune retombée industrielle locale à attendre de ce programme.

Ce programme sera le seul dans ce cas, car tous les autres programmes seront menés par la BITD espagnole ou tout du moins par des entreprises basées en Espagne.

  • Les 1.8 milliards d’euros supplémentaires du programme S-80 (en plus des 2.2 milliards déjà consacrés à ce programme) seront investis chez Navantia et chez ses sous-traitants autour des chantiers de Carthagène.
  • Il en ira bien sûr de même pour la construction des 5 F-110 qui aura lieu en Espagne.
  • En ce qui concerne les 23 NH-90 supplémentaires, dont le coût est prévu à 1,4 Milliards. Ils seront fabriqués dans l'usine Airbus d’Albacete. Sur les 23 nouveaux appareils 8 ou 9 seront des versions navalisées.
  • Enfin, les nouveaux satellites seront également fabriqués en Espagne par Airbus et Thales Alenia Space.

« Le remplacement des F-18, une aubaine pour l’ancrage de l’Espagne dans la défense européenne »


Le 14 février dernier, durant le dernier sommet de l'OTAN, les ministres de la Défense française, allemande et espagnole ont signé une lettre d'intention actant l'entrée de l'Espagne dans le programme SCAF – système de combat aérien du futur. L’Espagne s’alignant dans cette lettre d’engagement sur les besoins définis par les états-majors français et allemands et visant à développer un système de systèmes, s'articulant autour d'un avion de combat de nouvelle génération, de drones de combat et de renseignement, de missiles, le tout mis en réseau en s'appuyant sur des technologies satellitaires.

Cette participation pouvant aller jusqu’à 25 millions d’euros au programme SCAF a vocation, avant 2025, à permettre à l'Ejercito del Aire de remplacer vingt F-18 situés sur la base de Gando (aux Canaries) ; et d'ici 2030, les 65 restants.

Il n’est pas encore précisé, ni même visible, quelles retombées industrielles pourraient bénéficier à l’Espagne mais le choix d’un programme européen, que d’aucuns jugent structurant pour la défense européenne, est un choix intéressant car il ancre l’Espagne dans une logique de construction commune là ou un achat sur étagère eut probablement été le choix de l’Armée de l’Air espagnole.

« Composition et caractéristiques de la BITD espagnole »


La BITD espagnole représente 6% de l’emploi qualifié européen et est traditionnellement orientée vers les programmes européens en coopération militaire, à la faveur de la participation du pays aux programmes européens pilotés par l’Agence européenne de la défense (AED), l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAr) et comme le démontre la participation au développement du SCAF, l’entrée dans des programmes multilatéraux.

Certaines de ces entreprises sont intégrées à des grands groupes internationaux (comme Thales) et il est intéressant de noter que l’industrie de défense espagnole est traditionnellement très tournée vers l’international, et notamment vers l’Europe. En effet, la surface du marché intérieur espagnol impose une dimension internationale, déjà structurante, et qui devient une condition de plus en plus nécessaire au maintien et au développement de l’industrie espagnole de défense.

En 2019, parmi les six groupes industriels issus des consolidations des années 2000, trois apparaissent parmi les 100 premières entreprises mondiales de la défense au regard de leur chiffre d’affaires militaire (Indra Sistemas, EADS CASA (Airbus military) et Navantia).

  • Indra Sistemas (28 610 salariés) est spécialisé dans les technologies de l’information, l’informatique et l’électronique. Environ un quart de son chiffre d’affaires est réalisé dans les domaines de la défense et de la sécurité (radars, communications militaires, simulation, ...).
  • EADS CASA (Construcciones Aeronáuticas Sociedad Anónima,7 500 salariés) désormais Airbus Military. Le groupe est spécialisé dans les systèmes aéronautiques et intervient dans les avions militaires de transport dont il est l’un des leaders mondiaux (maîtrise d’œuvre des avions CASA, intégration de l’A-400M). Il est aussi fournisseur de premier rang pour les avions de chasse (programme Eurofighter), les hélicoptères (NH-90) ou encore les drones (programme Neuron).
  • Navantia (5 500 salariés) est créée en 2005, suite à la fusion entre Izar et Bazan. Elle reste sous actionnariat public. Elle est le maître d’œuvre dans le segment maritime (plateformes, moteurs), aussi bien de surface que sous-marin. La moitié de son chiffre d’affaires est réalisé à l’exportation.
  • Santa Barbara Sistemas (3 250 salariés) produit des munitions et des chars de combat. Compte tenu de ses difficultés financières, l’Etat décide de se séparer de Santa Barbara qui est vendu en 2001 au groupe américain General Dynamics (celui-ci s’engage à maintenir le personnel et les conditions de travail pour au moins 5 ans). Santa Barbara récupère ainsi des plans de charge (char Abrams, véhicule de combat Bradley, etc.). En même temps, le programme des chars Léopard (sous licence allemande) monte en puissance et la deuxième tranche des véhicules de combat Pizarro est lancée (2003).
  • ITP (Industria de Turbopropulsores, 2 700 salariés) est le motoriste militaire espagnol. Créé en 1989 dans le cadre du programme Eurofighter, il est une co-entreprise de Sener (53%) et Rolls-Royce (47 %). Dans le domaine militaire, il participe aussi à la motorisation de l’A-400M (consortium Europrop International) et du Tigre.
  • Sener (2 500 salariés) intervient dans le conseil et l’ingénierie (pour la construction et l’intégration de systèmes). Il est détenu par la famille fondatrice. Il est impliqué dans des programmes militaires comme l’A-400M ou le missile Meteor. Plus des deux tiers de son chiffre d’affaires est réalisé à l’exportation.

L’insertion de ces groupes dans des collaborations internationales est recherchée par les pouvoirs publics espagnols qui mettent en place un système de compensations industrielles

Conclusion

L’Espagne, qui connait encore des difficultés économiques importantes, procède néanmoins à un effort de défense qui permettra à ses forces de continuer à contribuer pleinement aux missions extérieures et communes tout en modernisant ses plateformes, qu’elles soient navales ou terrestres, utiles à la protection des intérêts nationaux.

Ces investissements renforcent également une BITD qui depuis 2008 s’est heurtée à une forte contrainte budgétaire, avec par exemple la baisse de 9% du budget de la défense en 2012 et un ministère de la défense réduisant alors d’environ 35% ses paiements aux programmes de modernisation.

Les annonces récentes relancent certains programmes pilotés par Navantia, Santa Bárbara Sistemas et Sener gelés depuis 5 à 7 ans et permettront de consolider les excellents résultats des sociétés de défense espagnoles sur la scène internationale.

Sans parler de renouveau, l’Espagne, dans une situation économique fragile, et dans un contexte politique habituellement peu favorable aux investissements militaires, a su faire des choix utiles qui permettront de sauvegarder ses capacités militaires et les compétences de sa BITD. 

Sources d'information

  • Calvo González-Regueral C.[2011], « La financiación de la defensa, adecuación de nivel de ambición y recursos», Documento de Opinión, IEEE (ministère de la Défense)
  • García Ruiz M.[2010], « De las compensaciones a los programas de cooperación industrial internacional en el ámbito de defensa en España», Documentos de seguridad y defensa, n°32, p. 9-22, Centro Superior de Estudios de la Defensa Nacional.
  • García Ruiz M.[2011], « Beneficios de la cooperación industrial. Los programas del Ministerio de Defensa español y su futuro»,Cuadernos de Estrategia, n°154, Chap. 4, IEEE (ministère de la Défense)
  • Naval Today
  • Army recognition
  • Info Defensa https://www.infodefensa.com/es/
  • Site internet NAVANTIA
Eric Lambert
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