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DEFENSE & SECURITE

Le Livre Blanc 2013 : vers de nouveaux enjeux

Victanis Advisory Services GmbH
2018-10-06
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Dévoilé le 29 avril 2013, le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale (LBDSN) n’a finalement pas créé la surprise là où on l’attendait. Tous ceux qui annonçaient que le budget serait savamment écorné s’y sont bien laissés prendre. L’effet fut plus subtil. En effet, il semble que le Président français ait souhaité soutenir l’effort de défense, pour, selon lui « que la France puisse maintenir son rang stratégique et garantir la capacité d’intervention française », d’où un budget maintenu à son niveau actuel, c’est à dire à 30,4 milliards d’euros, avec un espoir d’augmentation à partir de 2016. Bonne nouvelle diront certains, pourtant, le Livre Blanc n’omet pas de rappeler que « la crise économique a néanmoins bouleversé les prévisions sur lesquelles reposait la programmation » C’est ainsi qu’une action de restructuration, ni plus ni moins, semble avoir pointé son nez, sur le mode : à budget égal, ressources inégales.

Les conséquences de ce choix sont multiples, la Marine nationale verra sa Flotte de premier rang réduite comme peau de chagrin,  l’armée de Terre sera la grande perdante, surtout en terme d’emplois, . Mais, bien que le concept de sécurité nationale reste confirmé, de nouveaux enjeux voient le jour avec une volonté claire de relancer un processus de défense européenne. Que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, il semble que l’hexagone ne puisse plus vraiment faire autrement. Le contexte économique français est devenu bien trop problématique.

I. Nouvel état des lieux et changements dans la Marine nationale

Le Livre Blanc 2013 n’hésite pas à faire ressortir les menaces qui pèsent sur la France à l’horizon 2025 pour expliquer, voire justifier, les décisions prises : éventualité d’une guerre entre Etats, faiblesse de certains pays, affaiblissement de la sécurité internationale, c’est ainsi que le rapport met en évidence de nouveaux phénomènes liés à la mondialisation, phénomènes qui ne cessent d’accroître la vulnérabilité nationale.

A ce propos, on notera que la piraterie maritime, la prolifération ou la cybercriminalité prennent de plus en plus de place dans les considérations politiques de défense. De même, le rapport parle de priorités stratégiques avec une part belle faite à l’Afrique ou encore à la souveraineté nationale. Mais ce qui se dégage particulièrement de toutes ces idées, reste la mise en œuvre d’un nouveau type stratégique, ainsi le Livre parle de « nouveau modèle d’armée» qui doit «tirer parti d’un principe de différentiation des forces ». En clair, il s’agirait de financer les capacités indispensables à la Défense et à la sécurité nationale ou en d’autres termes, redoubler les ressources des points forts et diminuer celles qui paraissent moins importantes.

Du côté de la Marine nationale, il semble à première vue qu’elle ne s’en tire pas si mal, peut-être grâce à son rôle dans la mise en œuvre de la dissuasion nucléaire. Elle garde 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) ainsi que le porte-avions Charles de Gaulle, qui fut la proie à de longues conversations. Certaines mauvaises langues allaient jusqu’à dire qu’il serait vendu prochainement. En outre, fait encourageant : le programme de 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) Barracuda est confirmé et  le programme BATSIMAR (patrouilleur) sera lancé dans quelques temps, tout comme le Système de Lutte Anti-Mines navales Futur (SLANF).

En revanche, et c’est ici que le bât blesse, le 4ème Bâtiment de Projection et de Commandement (BPC) passe aux oubliettes tandis que la Flotte de premier rang se voit considérablement réduite : la Marine disposera de 15 frégates de premier rang, d’une quinzaine de patrouilleurs, de 6 frégates de surveillance, de 3 bâtiments de projection et de commandement, d’avions de patrouille maritime, ainsi que d’une capacité de guerre des mines, ce qui diminue les capacités. Pour savoir s’il y aura 11 ou 8 Frégates multimissions (FREMM) dans le lot, il faudra encore attendre. Alors, pour le chef d’Etat-major de la marine, auditionné au Sénat le 17 septembre 2013, les choses ne paraissent pas forcément très logiques : « L'ordre de grandeur est qu'en passant de 17 à 11, nous renchérissons le coût de la commande d'environ deux FREMM ». Le changement semble radical et d’autant plus complexe. Certains parlent «d’imbroglio des frégates» au vu de chiffres parfois incompréhensibles. Au vu aussi des dates de mise en service, de rénovation ou des utilités fonctionnelles.

Ainsi, le programme de départ visait à remplacer les cinq frégates du type La Fayette (3600 tonnes en charge) mises en service entre 1996 et 2001 et qui doivent faire l’objet d’une rénovation sommaire (ajout d’un sonar notamment) à la fin de la décennie. Puis, un peu plus tard, les choses ont commencé à se complexifier avec l’évolution du format des frégates que l’on appelle à présent « frégates de premier rang », ce qui fait qu’elles sont plus armées et destinées au combat de haute intensité. Ensuite, avec les nouvelles dispositions, 11 FREMM et deux Horizon, cela ne laisse plus de place pour des outils perfectionnés, les « frégates légères » ou les FTI considérées comme des frégates de premier rang. Bref, bel imbroglio.

Certains qualifient même le programme actuel comme étant amputé, nivelé vers le bas avec des équipements loin d’être à la hauteur. On pourrait penser que pour réduire significativement la facture, l’Etat a voulu jouer sur les caractéristiques militaires de la plateforme, c'est-à-dire concevoir un bateau plus simple et moins protégé :peut-être a-t-il aussi été souhaité de se rapprocher d’une construction civile pour développer une frégate plus « bas de gamme ». Ainsi, la question se pose : le projet correspond-il vraiment à celui d’une frégate de premier rang ?

La politique de Défense est inexorablement liée à l’industrie de Défense et la valeur ajoutée de l’industrie française tient essentiellement dans l’avance technologique qu'elle propose avec, de facto, des équipements militaires dernier cri. C’est un facteur crucial de différenciation par rapport aux pays à bas coût de production. Si cette plus-value n’est pas au rendez-vous, notamment face à des chantiers asiatiques, la différenciation hexagonale pourrait  fondre comme neige au soleil. Espérer gagner des parts de marché en tirant les produits vers le bas, si telle était l’idée, pourrait être une formidable erreur.

Mais si cela était la seule inquiétude en rapport avec le Livre Blanc ! D’autres points au moins tout aussi sensibles n’auraient pas à être abordés, parmi lesquels la difficile restructuration de l’armée de Terre. Une décision qui risque de laisser des traces.

II. Armée de terre : Des coupes drastiques d’emplois à l’heure où le besoin est proéminent. 

Comment casser durablement le moral des troupes ? Conjuguer le problème  « Louvois », ce fameux logiciel qui devait permettre de payer la solde de l’ensemble des militaires mais qui n’a abouti qu’à une série d’erreurs grossières : certains touchaient une solde à zéro pendant que d’autres se retrouvaient avec des milliers d’euros sur leur compte en banque.  (Triste constat : pendant que les soldats risquaient leur vie loin de la France, leurs familles n’avaient pas de quoi survivre) ; avec une l’explosion de l’activité , toujours plus de travail, plus d’enjeux et toujours moins de personnes pour les gérer.

Est-ce une fatalité ? Une chose est sûre : les tensions en interne ne sont pas prêtes de s’arrêter. Car la conclusion est tombée et elle est sans appel : les armées vont devoir endurer 24000 suppressions de postes supplémentaires. Un record depuis plusieurs décennies. Or, l’armée de Terre est celle qui possède les plus gros effectifs. Certes, le programme structurant Scorpion a été maintenu mais l’armée de Terre va devoir envisager comment supporter l’essentiel de ces coupes drastiques et risque d’être obligée de dissoudre une brigade de combat sur les 8 qui figurent actuellement dans son ordre de bataille. En somme, elle ne comptera plus que 66.000 hommes projetables et 200 chars Leclerc (elle en perd 54), 248 chars “médians” (AMX-10 RC/Sagaie puis EBRC) et aura 2.700 blindés (elle avait 3.170 VAB en 2012) ainsi que 30 drones tactiques. L’Aviation légère de l’armée de Terre (ALAT) devrait quant à elle limiter la casse, avec 140 hélicoptères d’attaque et de reconnaissance (80 Tigre HAP et HAD ont été commandés) et 115 autres dédiés au transport (Caïman, Cougar et Caracal).

Oui, on peut dire que l’armée de Terre est la grande perdante des arbitrages. Alors que le Livre Blanc de 2008 justifiait la suppression de 54.000 postes pour dégager des marges de manoeuvres afin d’améliorer les équipements des armées, celui de 2013 en prévoit la moitié moins jusqu’en 2019. Etre amputée d'une brigade, d'une partie de ses chars Leclerc et de ses hélicoptères... voilà qui donne le tournis. La répartition finale des réductions entre les différentes armées sera tranchée ultérieurement, dans la loi de programmation militaire (LPM) couvrant 2014-2019. Mais si l’on en croit les chiffres, au final, le Livre Blanc limite le nombre d'hommes projetables en urgence pendant plusieurs mois sur un théâtre à 15.000, contre 30.000 en 2008. Et pourtant, le LBDSN ne manque pas d’ambition : « Les forces terrestres disposeront d’unités adaptées à la diversité, à la durée, à la dispersion et au durcissement des opérations. Les brigades interarmes de combat seront articulées en trois composantes complémentaires. Deux brigades seront aptes à l’entrée en premier et au combat de coercition face à un adversaire équipé de moyens lourds. Trois autres brigades multirôles seront prioritairement équipées et entraînées pour la gestion de crise. Enfin deux brigades légères seront capables d’intervenir dans des milieux spécifiques et difficiles ou très rapidement, en complément des forces prépositionnées ou au sein de modules d’urgence dédiés. La poursuite de l’effort de numérisation et une préparation opérationnelle appropriée garantiront la cohérence entre ces trois composantes et leur capacité à se renforcer mutuellement ».

Mais pour atteindre de tels objectifs, encore faut-il s’en donner les moyens. D’autant que la situation économique de la France qui se détériore n’est pas sans préoccuper les auteurs du Livre Blanc. Si les forces armées devront disposer de 10.000 hommes (essentiellement de l’armée de Terre) pour intervenir sur le territoire national et que la mise en place d’une « “capacité de réaction autonome aux crises » est préconisée, qui prouve qu’il y aura succès comme ce fut le cas au Mali ? Cette intervention, ayant démontrée combien les troupes au sol restaient indispensables dans certains conflits, n’a pas suffi à convaincre les lobbys. Qu’importe, l’objectif devra être atteint avec un échelon d’urgence de 5 000 hommes en alerte, une force interarmées de réaction immédiate (FIRI) de 2 300 hommes, projetable à 3 000 km du territoire national ou d’une implantation à l’étranger, dans un délai de 7 jours. La question demeure : cela correspond-il à la réalité internationale ? Aux engagements de la France auprès de ses alliés ? A ses ambitions stratégiques ?

En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, les ambitions ne doivent pas être abaissées. Pour disposer d’un outil militaire permettant d’intervenir de manière autonome, il faut en avoir la carrure. Cependant, la France voit peut-être les solutions ailleurs, au-delà des frontières...

III. Vers un processus de défense européenne plus solide : une bonne idée ?

Comme le Livre Blanc l’indique : au niveau des priorités géostratégiques, il s’agira de « mettre en oeuvre les accords de défense souscrits par la France et protéger ses intérêts de sécurité et stratégiques conjointement avec ses alliés ». Il rajoute que : « La France partage avec ses partenaires européens la plupart des menaces et des risques auxquels elle est confrontée : la conclusion pragmatique de ce constat est que nous y ferons face plus efficacement si nous nous mettons en mesure d’y répondre ensemble.  ».

On peut également lire que : « La France entend saisir les opportunités ouvertes par la révision en 2014 du Programme de Stockholm pour promouvoir un projet européen de sécurité. La création du fonds de sécurité intérieure, la mise en place du défi « sécurité » d’Horizon 2020, les travaux relatifs à la clause de solidarité et à la refonte des arrangements.  » Ainsi, l’accent est mis sur l’effort commun tout en préservant la souveraineté française, « “dans l’Hexagone comme dans les outre-mer »”, de garantir la sécurité de l’Europe et de l’espace nord-atlantique et de stabiliser le voisinage de l’Europe, “notamment pour se préserver des menaces” des Etats faillis.

Dans cette perspective, la France propose que soit renforcée la cohérence des différentes politiques sectorielles actuellement mises en œuvre par l’Union dans les domaines de la protection (terrorisme, gestion de crise, continuité d’activité, NRBC-E, cybersécurité) et du développement des technologies de sécurité, tout cela apparaît comme un phénomène assez nouveau. En effet, la conséquence est sans appel : l’hexagone pourrait ne plus conserver son indépendance militaire. S’il souhaite associer les cadres juridiques et renforcer l’efficacité des politiques nationales, il pourrait tôt ou tard perdre une partie de sa politique de souveraineté, même s’il précise veiller à ce qu’elle ne lui échappe pas. Nous sommes en droit de nous poser la question. Si nous partageons les moyens, les ressources, qu’adviendra-t-il de la politique de dissuasion ?

Il semble pourtant que la décision soit prise : « La France considère que la construction européenne en matière de défense et de sécurité est une priorité. » Elle a « la conviction qu’une réponse européenne serait supérieure à la somme des réponses nationales. » La crise financière apparaît comme l’un des arguments majeurs de la décision, en effet a-t-on vraiment le choix de continuer la route seul quand on ne peut presque plus payer le carburant : « La contrainte budgétaire conduit à rechercher une plus grande efficacité de la dépense publique en matière de sécurité et de défense ».

Si certains voient austérité et atlantisme comme les maîtres mots du nouveau LBDSN, comme deux dangers mortels pour la souveraineté et l’indépendance de la France, comme une véritable menace à la dissuasion nucléaire, Olivier de France, co-auteur du Livre Blanc 2013 se défend dans une interview récente qui pourrait mettre un point final à la discussion : « Sécuriser les besoins de la France par la seule approche nationale me paraît désuète. La violence des crises budgétaire et économique en Europe ne nous laisse pas vraiment le choix sinon de nous lier à des partenaires. Chacun réduit ses capacités nationales alors que le potentiel pourrait sensiblement s’accroître avec leur mise en commun. Et même sans l’impact de la crise européenne, il est devenu difficile aux habitants de l’Union européenne de payer le prix des équipements militaires, en lien avec les plus récentes technologies. Cela impacte la structure des forces armées. Imaginez si le Danemark abandonnait les sous-marins ou que la Hollande ne pouvait plus avoir de tanks, cela déplacerait le fardeau vers les autres pays européens... Qu’elle soit appréciée ou pas, la politique militaire actuelle en Europe a besoin de coopération entre les alliés et les partenaires de l’entité ».

Eric Lambert
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